Mémoire d’une commémoration

Entre ici, lecteur de la Gazette, avec ton terrible cortège.
Je te connais, tu auras bien évidemment reconnu ici le début du célèbre discours de commémoration prononcé par Malraux, alors Ministre de la Culture, le 19 décembre 1964. Par ces mots, il faisait entrer Jean Moulin au Panthéon, et par la même occasion, dans l’Histoire de notre pays. Il y a quelques temps ont eu lieu les commémorations de l’attaque terroriste du 13 Novembre, qui n’est autre que le reflet d’une guerre, bien qu’un peu plus éloignée que celle de 39-45.  Avec elles, toutes les controverses que l’action de commémorer peut amener se sont déchaînées, et les questions qu’il faut aujourd’hui que l’on se pose, j’oserais même dire que nous nous devons de poser, se pressent.

Les commémorations d’événements historiques dramatiques sont-elles importantes, et à quel titre ?

À titre purement indicatif, je te rappelle que nous avons, en France, six journées commémoratives : la célébration de l’Abolition de l’esclavage (10 mai), l’Hommage aux morts de la guerre d’Indochine (8 juin), l’Appel du général de Gaulle du 18 juin 1940, l’hommage aux Justes de France (16 juillet), aux Harkis (25 septembre) et aux morts de la guerre d’Algérie (5 décembre).

Nous sommes encore très proches de ces événements qui sont tous relativement frais dans la mémoire des gens, le plus vieux s’étant déroulé il y a moins de deux cents ans. Cependant, l’acte de commémoration reste un phénomène très nouveau né avec le devoir de mémoire, qui revêt logiquement une importance généralement intégrée par tous. Il induit de prendre en compassion les souffrances subies dans le passé par certaines catégories de la population, et cette compassion permet aux victimes et à leurs enfants d’alléger, ne serait-ce que psychologiquement, leur peine.
La commémoration occupe une place, à un moment défini et commun, importante dans notre vie.

Elle nous permet à tous de nous unir dans notre peine et apporte une dimension, bien que symbolique, non négligeable à la guérison d’une blessure.

Elles donnent un sens et une importance à des événements tragiques de notre Histoire.
Ces actes commémoratifs nous permettent d’appréhender chacun de ces événements dans toute son épaisseur et sa complexité. On apprend à se méfier des parallèles trop faciles, c’est-à-dire les amalgames qui nous feraient associer tous les noirs à des descendants d’esclaves, tous les musulmans à des extrémistes. On apprend à éviter des allers-retours trop rapides entre le passé et le présent, mais aussi à en faire.
La commémoration permet à chacun d’entre nous, à sa manière, de rendre hommage à ce qui le touche. On s’identifie à notre passé, et chaque rituel commémoratif nous aide à nous construire, aussi bien individuellement que tous ensemble, une Histoire longue. Cet aspect individuel de la mémoire nous permet aussi de distinguer les différents événements. Cela avait d’ailleurs été remis en question quand Nicolas Sarkozy était Président : celui-ci avait proposé l’idée, reprise plus récemment par François Hollande, d’une réunion de toutes les journées commémoratives en une seule « Journée des Morts » tous les 11 Novembre. Cependant, cette vision d’une commémoration unique et très marquée a dérangé, car elle confondait tous ces événements qui, bien que liés les uns aux autres par leur aspect tragique, sont tous différents et nécessitent d’être envisagés dans toute leur densité.

Au vu du nombre de journées commémoratives que nous avons au cours de l’année, pouvons nous nous demander si nous avons raison de « tout » commémorer ?

Les chiffres sont formels : 49 % des Français estiment que l’on commémore trop les événements passés au lieu de s’occuper du présent, et de préparer l’avenir. Il est vrai que nous sommes dans l’ère du victimaire, dans le sens où l’on est tristes et en colère pour ce qu’on « nous a fait », et que nous avons tendance à rester dans une vision très négative des événements commémorés. Pour faire simple, nous sommes dans un mouvement de recherche de prise en considération des souffrances que l’on a encourues, surtout pour des attaques très récentes, comme celles du 7 Janvier et du 13 Novembre. On s’apitoie un peu sur notre sort et on souhaite être pris en pitié, ce qui pourrait être qualifié comme une « mauvaise » version de commémoration.
Il est né au cours de la dernière décennie une polémique de l’inflation des journées de commémorations. En un demi-siècle, elles sont passées de trois à six et ressemblent parfois à des journées de repentance qui satisfont notre côté victimaire et qui affaiblissent notre conscience nationale. Il est important de ne pas oublier qu’étymologiquement, « commémoration » signifie « se rappeler ensemble ». En effet, nous avons besoin de nous rappeler, mais au delà d’une exigence personnelle de reconnaissance, c’est vers une raison morale de soutien aux victimes et au nom du « plus jamais ça » que nous devrions plutôt tendre. C’est d’ailleurs l’avis d’une grande partie des Français, qui sont plus de 40% à considérer que nous devrions ne garder dans la mémoire collective que les événements positifs, « porteurs des valeurs d’héroïsme et de liberté ».
Ces dernières années, nous avons vu naître et évoluer quelque chose qui ressemblait à du ressentiment contre les commémorations. Il est vrai qu’en 2014, elles furent très nombreuses car nous nous trouvions alors à un confluent historique de deux événements majeurs, Verdun et le centenaire de la Grande Guerre. Nous avons donc vu opposés, pour faire vite, ceux qui prenaient la chose très à cœur et ceux qui on trouvé que ça faisait trop. Cette année là, et il en sera de même en 2018 pour le centenaire de la fin de la guerre de 14-18, notre mémoire a été plus sollicitée que d’ordinaire et a été poussée à plus travailler.

Est-ce que nous pouvons consciencieusement nous permettre de mettre nos commémorations de côté pour la simple raison qu’elles sont pesantes et fatigantes ?

Ne serait-ce pas alors synonyme de nous réfugier dans l’ignorance et l’aveuglement volontaire pour les mettre toutes dans le même sac ? N’oser regarder le passé que lorsqu’il est distrayant ?
Par cette action de se souvenir, on évite de s’enfermer dans la caricature des faits historiques. On découvre chaque année les événements qui nous ont marqués sous un nouveau jour, et chaque fois dans une nouvelle complexité. Cette multiplication des commémorations n’en affaiblit pas la portée, c’est le plus important.

Est-ce que la commémoration est bénéfique en tout point, et ne fait-elle pas face à un désintéressement, n’échoue-t-elle pas ?

 Il ne faut pas oublier que l’Histoire est, et reste, un objet mémoriel et idéologique, ce qui signifie qu’en soi, chacun est libre d’en faire un peu ce qu’il veut. Difficile de trier, alors, le bon du mauvais et d’empêcher le côté dangereux de ressortir. Cependant, 85%¨des Français considèrent qu’il reste primordial de commémorer les grands événements passés pour en transmettre le souvenir aux générations suivantes. Cette idée de transmission est retrouvée, une fois de plus. Nous ne pouvons pas nous permettre d’oublier. En revanche, les « jeunes de nos jours », comme certains se plaisent à nous qualifier, semblent s’écarter un peu de cette nécessité de s’intéresser et s’identifient moins facilement à ces événements qui deviennent plus lointains.
Même si près de la totalité des gens pensent que l’entretien de la mémoire collective permet de mieux comprendre le présent et d’en tirer des enseignements pour l’avenir, il y aurait tout de même une déconnexion qui s’opérerait, en majorité d’ailleurs chez la génération Y lorsque l’on parle plus platement de la réalité de ces commémorations.
Cet échec du mémoriel envers la catégorie de personnes qu’il semble le plus important d’atteindre et de toucher inquiète. Dans l’heure où l’on commence à ouvrir sérieusement les yeux sur les faits, où l’on approche la lucidité sur une responsabilité qui serait nôtre en partie, on peut comprendre que cette déconnexion soit l’effet de la complexité de notre Histoire.

L’illusion est plus confortable et l’effort est moins lourd quand on ne s’intéresse pas.

Quel est le rôle de nos politiques et de nos médias, dans tout ça ?

Il m’a déjà été donné, sur ces pages, de parler du devoir de mémoire. Seulement, comme son nom l’indique, cette nécessité de compatir reste un devoir, et comme tous les devoirs, il peut être remis en cause. Cette obligation morale, par qui nous est-elle imposée ? Est-ce vraiment la morale qui nous l’indique ou bien serait-ce un caprice des grands de ce monde, qui nous astreindraient à cet acte, auquel nous nous plions facilement, à leur avantage ?

Il a souvent été reproché aux différents Présidents d’en faire trop autour des commémorations, récemment à François Hollande, mais n’est-ce pas, en tant que personnalité représentative de notre pays, son rôle que de rassurer les Français et de faire en sorte de leur assurer que leur Histoire ne sera pas oubliée ?

Malgré cela, il est possible que le mémoriel soit une sorte de moyen de consolidation de sa stature présidentielle en se plaçant en « père de la nation ». Le parallèle pourrait être fait avec Staline qui se faisait appeler de la sorte, un espèce de cliché qui serait plutôt négatif mais qui permettrait au Président d’asseoir sa position de protecteur et d’augmenter sa popularité à travers des discours ou autres actions.

Une mise en garde est en place contre le risque d’une concurrence des mémoires indignes. En clair, cela signifie que des groupes de personnes revendiquent, par compétition, des attentions particulières en évoquant les événements historiques ayant touché par le passé leur communauté d’origine, comme dans l’affaire finalement non abouti d’il y a quelques années, quand Christiane Taubira a reconnu la traite négrière et l’esclavage comme crimes contre l’humanité, et où des personnes noires avaient attaqué un descendant d’un homme en charge d’un trafic d’esclaves pour recevoir une compensation. Des lois mémorielles ont été instaurées pour protéger les événements importants, comme la loi Taubira mentionnée plus haut ou la loi Gayssot qui interdit la négation du génocide des juifs. Il nous appartient également à nous, journalistes, d’essayer d’aider nos contemporains à ne pas tout confondre pour les rendre plus libres des préjugés auxquels ils font face en leur permettant de confronter des opinions, différentes entre elle. Notre rôle de journaliste est de t’aider, toi, à mieux comprendre le monde qui t’entoure, non pas parce que notre parole est celle de la vérité mais parce qu’on te présente différentes visions dont tu peux te servir pour construire la tienne.

Les commémorations sont importantes dans notre société car elles nous offrent l’opportunité de fournir aux victimes des siècles précédents, du nôtre et de ceux qui viendront, une compassion qui les allège d’un poids psychologique non négligeable. Mais en plus de cela, ça nous permet, chaque année, de faire le point sur ce que l’on ressent et sur ce que l’on comprend, de nous recentrer et d’éviter les parallèles qui seraient dangereux pour nous et ceux qui nous succéderont. Cette tâche doit être accomplie par chacun d’entre nous, individuellement et ensemble, accompagnés par le gouvernement et les personnes capables de nous aider dans cette démarche, les journalistes.

 

Prof (dessin d’Hélori)

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