La cour de récré : fiction

une fiction littéraire qui s’inspire de la réalité : toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est purement fortuite.

Les deux enfants étaient assis là. A se regarder, s’observer, se toiser, s’examiner, se juger, l’un l’autre. Le petit blond et le petit brun. Ils étaient si mignons. Ils auraient pu être amis mais pourtant ils se détestaient. Toujours en train de chercher la petite bête. Qui court le plus vite ? Qui frappe le plus fort ? Qui est le plus grand ? Qui est le plus beau ? Ils avaient réparti la classe en deux camps. Bien que le blond ait la plupart de la classe avec lui, le brun se défendait bien. La cour de récré était divisée en deux territoires. Et il était formellement interdit de franchir la Ligne. Sous peine de représailles fracassantes.

Chaque jour, la tension montait un peu plus. Les deux camps, regroupés derrière leurs chefs, se jetaient des regards menaçants. Le petit brun joufflu lançait parfois des boulettes de papier sur le camp du blondinet bedonnant. Ce dernier parlait beaucoup de vengeance mais n’agissait jamais, ce qui provoquait les nombreuses moqueries de son adversaire. Cependant lui non plus ne provoquait jamais le petit blond en face.

Jusqu’au jour où le pire arriva. Le brun annonça au blond, d’un air arrogant, que son papa, très puissant, allait le mettre en prison. Le blond, provocateur, lui répondit que son papa à lui avait plein d’argent et qu’il ne pouvait donc pas aller en prison. Et, pour appuyer ses mots, il prit une initiative lourde de conséquences : il souffla sur la mèche qui lui tombait sur les yeux et, avec un air triomphant, franchit la Ligne avec son tricycle. Furieux, le petit bouffi se mit à hurler. Il fulminait, on pouvait voir ses poumons se remplir d’air et ses yeux sortir de leurs orbites. Il remonta ses manches et plaqua ses cheveux coupés au bol en arrière d’un geste qui se voulait viril. Son air furibond accentuait ses grosses joues mais personne n’aurait osé rire à cet instant-là. C’était Le moment. Tous les yeux étaient rivés sur ces deux-là. On entendait les mouches voler, comme si le temps s’était suspendu et que le sort du monde en allait être bouleversé. Le petit blond ventripotent et le petit brun dodu. Seuls au monde dans un duel qui s’annonçait terrible. Le brun déboula à toute vitesse sur celui qui avait osé franchir la Ligne. Le blond gonfla le torse, plissa les yeux, pinça la bouche et se jeta sur son ennemi en criant. Les deux se battaient, corps et âmes, soulageant toute la frustration accumulée : le petit grassouillet se faisait tirer les cheveux tandis que le brun se faisait mordre le bras. Mais, avant que l’un ou l’autre triomphe, deux adultes arrivèrent.

« – Kim, repose tout de suite Donald là où tu l’as trouvé !

– Donald, enlève tes dents du bras de Kim! »

Le soir, les yeux rougis de larmes, les deux enfants exécutèrent leur punition, en se jurant intérieurement, qu’un jour, ils auraient leur vengeance.

L ou N

(image en Une libre de droit sur flickr.com)

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