A l’épreuve de la vie

Il était un jour dans ma vie, qui ressemblait à tous les autres. Aujourd’hui j’ai fait ce que j’avais à faire, je n’ai fait de mal à personne, et pourtant j’ai eu comme l’impression de ne pas m’être fidèle. Aujourd’hui, le quotidien m’a emportée, et mes convictions avec.

Ce matin, avant d’aller à la fac, j’ai fait quelques courses au Leclerc, ça va plus vite et c’est moins cher. À midi, j’ai peu de temps pour manger et tout est fermé, oh et puis zut tant pis je fais un saut au McDo c’est carrément plus simple. En retournant au boulot, sur le boulevard, un inconnu m’a sifflée avec une remarque appréciatrice sur mon cul, j’ai rien dit franchement ça sert à rien et puis si je commence à tous les éduquer on n’aura jamais fini. En passant devant une terrasse, j’ai entendu le rire haut perché d’un garçon, jambes croisées et attitude de meuf. S’il est pas gay celui-là, je veux bien être pendue. Attends, pourquoi j’ai pensé ça ? J’ai pas le temps d’y réfléchir je suis déjà en retard. Quatre heures plus tard, sur le trajet retour, un mec dans le métro a traité un Arabe qui l’avait bousculé de sale bougnoule, puis il m’a souri avec un air de connivence. J’ai pas trop su quoi dire, j’ai détourné les yeux. Attends, mais c’était pas normal ce qu’il a dit ! Si ?

Stop. On arrête tout et on rembobine. Qu’est-ce qui me prend ? Depuis quand je laisse ce genre de choses arriver dans ma vie ? Aux dernières nouvelles j’étais anticapitaliste, féministe, je me battais contre l’homophobie et l’intolérance. Aujourd’hui j’ai laissé de la place aux grandes multinationales qui mangent tout sur leur passage, aux dragueurs bien lourds et irrespectueux, à l’homophobie banalisée et au racisme quotidien. Pourquoi ? Parce que c’est plus facile et moins contraignant, parce que j’ai l’habitude d’être mal traitée, parce que je veux éviter le conflit, parce que mon conditionnement par la société a pris le pas sur mes convictions personnelles.

Et quand ce constat arrive, il déploie sa cape sombre sur tous les aspects de ma vie. Je suis végétarienne, mais pas végétalienne ; j’utilise les transports en commun mais encore davantage la voiture, et la liste de ce que je fais se trouve ensevelie sous la montagne de ce que je ne fais pas. Je vois l’écart entre mon éthique et mes habitudes se creuser en gouffre sous mes pieds. Ce dilemme qui m’habite porte le doux nom de « dissonance cognitive » : je suis confrontée à des informations et opinions qui sont incompatibles entre elles, alors qu’elles font toutes partie de ma réalité.

« Je suis une personne engagée » et « je ne m’oppose pas à des comportements qui vont contre mes convictions » : ces deux faits ne peuvent être vrais ensemble. Donc quelque chose doit changer.

Les êtres humains peuvent réagir de plusieurs manières à ce phénomène de dissonance cognitive, le but étant de se rapprocher d’un état inverse, celui où tout concorde : la « consonance positive ». Je vais faire un choix, même s’il est inconscient. Je peux faire l’autruche et nier le problème. Je peux me trouver des excuses qui justifieront mon comportement. Ou je peux décider de changer, de rapprocher mes actes de mes convictions.

Et alors, je me demande : qu’est-ce qui me définit vraiment ? Qu’est-ce qui fait que je suis moi : ce que je pense ou ce que je fais ? Où se loge mon identité ? Il se pourrait bien que le plus important, ce soit mes actes, ce que je fais, ce que je dis, ce qui a un réel impact sur les autres, ce qui peut, à ma petite échelle, changer les choses. Mais finalement, peut-être que ce qui compte vraiment, c’est ce que je pense. Tant que mon intime conviction reste la même, ça n’a pas tellement d’importance, au fond, ce que j’en fais. Je reste moi.

Je sais pas. On verra demain.

Nell (dessin d’Alexis)

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