Plumes cassées

Un journaliste, sorti couvrir à découvert, est traîné et ligoté sur la place publique. A sa gauche, une visière l’empêche de regarder son bourreau dans les yeux, à droite la fluorescence insolente l’aveugle. « Qu’on l’immole ! » jette sèchement une voix confondue dans la masse énervée. « Qu’on lapide le renard, qu’on l’écorche et qu’on montre ses intérieurs pourris au monde ! » assène une autre. Le reporter reste debout face à la foule folle. Le capharnaüm s’intensifie, les voix brûlent, leur colère grondante sort comme un projectile de LBD de la bouche d’un canon, s’élance dans une trajectoire sourde vers le condamné.

« Vos sales yeux dérangent, déraillent les opinions.

– J’observe, je retranscris, sinon qui le fera ? rapporte le pressé indéfectible.

– Comment vos lentilles voûtées peuvent-elles saisir ce qui est droit ? Vous réfractez. Vous êtes un charlatan.

– Alors, si le monde était de charlatans, ce sont les honnêtes qui tomberaient. »

La phrase du désapprouvé est instantanément avalée et régurgitée par les fantômes blonds connectés, les petits oiseaux bleus qui murmurent en deux-cent quatre-vingt caractères. Désormais, le peuple en rage ferme ses yeux tandis que le périodiste les ouvre sur une vérité d’une clarté inédite, claire comme l’eau d’un courant montagneux.

Il se retrouve face à lui-même, goûte sa propre essence et s’accomplit dans sa présence : il a énoncé, ses blessures dénoncent. Et malgré la douleur il sait que sa mission est de sortir l’humanité d’une cécité fatale.

« Réveille-toi connard ». Une matraque s’abat sur sa poitrine. « Je suis éveillé, c’est vous qui sommeillez, suffoque le journaliste, et si vous m’endormez, d’autres seront là, toujours, pour combattre l’illusion dans laquelle vous somnolez. » Il reprend son souffle : « Vous avez vos procès, vous avez vos billets, vos gros comptes en banque : l’argent et l’avidité vous soumettent plus que jamais à vos pulsions ; vous avez vos armes aussi, vos fumigènes : ils se dissiperont aussitôt que le vent balaiera les intérêts qui vous portent ; vous avez vos armures et vos casques : elles ne vous protégeront pas plus que la plus fine des soies ; vous avez vos couleurs aussi, vos amertumes, vos déceptions, vos répugnances, pourtant elles perdent tout sens dans la violence borgne qui vous envahit.

Mais tous vos ressentiments ne peuvent rien contre ma Parole. Et ma Parole, je ne l’ai pas, je la suis. Voilà donc quelque chose qui est hors de votre portée de tir.

Je suis à vos côtés mais je me tiens face à vous et je ne suis pas seul. Appelez-moi romantique, naïf, je m’en fous, tant que bouillonnera en moi le désir de m’exprimer je sais qu’il y aura encore en ce monde l’espoir et la lueur d’un jour meilleur. La flamme ne s’éteindra pas ce soir, elle ne sera que ravivée à l’intérieur des ardents. Nous taire ? Jamais. Je suis, nous sommes, le contre-pouvoir. D’une autorité engloutissante, et face à l’autorité inique se dresse le Léviathan implacable de la Voix de la presse.

Ta gueule Robespierre. »

Une grenade abrège le souffrant. Son corps explose et répand le sombre sang d’une liberté avortée, prohibée. Il rejoint les dizaines d’autres furets tombés dans la pratique chère de la constatation et de l’appréhension de ce qui fait ce monde.

Peu savaient-ils que l’esprit de Robespierre toujours nous embrase.

I-san

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