Baiser autrement…

Non je ne parlerai pas dans cet article du sens sexuel du verbe « baiser », du moins davantage par métonymie. Petite précision faite, venons-en au fait. Quelques mois de confinement et un virus plus ou moins létal ont suffi pour freiner voire annihiler nos embrassades spontanées. Faire la bise est devenu un acte qui nécessite préméditation et méfiance, du moins envers des inconnus ou moins proches. Le temps des salutations à la bise est-il révolu et doit-on réfléchir à une nouvelle manière de nous saluer ? Tintintin.

Le COVID-19, sous son aspect microscopique a déboussolé nos habitudes les plus irréfléchies et spontanées, notamment nos embrassades. Je préciserai évidemment que je ne parlerai ici que de la France, car en tant que française je ne pense pas faire trop de bévues. Car le baiser n’est pas universel et les occasions d’y avoir recours sont diverses et variées. Il peut être frivole ou formel, social ou amoureux, familial ou amical, mais ces derniers temps, il a été soudainement proscrit de nos existences (ou du moins déconseillé). Le baiser est un mouvement aussi spontané que celui de se nourrir et on le reproduit naturellement depuis des générations. Profitons de l’occasion que nous offre cette pandémie pour questionner ce geste, ses origines et son avenir incertain.

Le baiser, aussi connu comme « bise » ou « bisou » n’a pas toujours fait partie de nos coutumes les plus incontestées. Cependant cette pratique est très ancienne et réglée. Au Vème siècle avant l’ère chrétienne, Hérodote (il aurait pu se vanter d’en avoir été le premier historien) remarquait que chez les Perses, on pouvait distinguer plusieurs manières de se saluer qui permettaient de déterminer la classe sociale de chaque personne. Ainsi deux personnes de même rang s’embrassaient sur la bouche, mais si l’une était d’un rang un peu inférieur, elles s’embrassaient sur les joues ou si elle était d’un rang franchement inférieur, elle s’agenouillait et se prosternait devant l’autre personne.
Cette pratique fut importée en Occident par Alexandre Le Grand puis popularisée par l’Empire romain.
Étymologiquement, le baiser vient du latin basiare, basium mais son sens s’est ensuite décliné en trois vocables : le basium donc, à l’origine respectueux puis tendre et cordial ; l’osculum, civil et solennel et le suavium, sensuel et charnel.
Au Moyen-Age, le baiser est toujours d’usage pour se saluer, mais pas en toutes circonstances, seulement lors de retrouvailles de proches et au sein d’une famille. Le baiser buccale se pratique dans un cadre religieux et cérémonieux chez les chrétiens à la messe, c’est le baiser de paix ; mais également entre un seigneur et son vassal qui scelle leur contrat indéfectible, tout aussi sacré.
Cependant le baiser est réservé aux hommes, aux « égaux » ! Évidemment le Moyen Age ne plaçait pas la gente féminine – la Reine d’Angleterre y compris – sur le même piédestal que les mâles patriarches.
Mais comme beaucoup d’autres choses, le baiser va évoluer avec l’arrivée de la Renaissance, et toute sa valeur cérémonieuse et sacrée va progressivement s’effondrer.
Le baiser sur les joues se démocratise et celui bouche contre bouche devient l’exclusivité des amants et prend par conséquent une tournure plus charnelle.

La bise est un rituel, il ouvre ou ferme une rencontre et est assez codifié (on notera le nombre différents de bises, le côté par lequel on les commence).
Le baiser fut longtemps ignoré par les penseur.euse.s, historien.ne.s et son origine est assez floue mais le baiser intime des amants (universel contrairement à ceux publics) est selon l’écrivain de Les Passions ordinaires. Anthropologie des émotions, David Le Breton,

« Une métaphore de dévoration, d’absorption de l’autre, la manifestation d’un désir de ne faire plus qu’un dans une sorte d’anthropophagie amoureuse ».

Il marque un premier pas dans une intimité partagée à l’adolescence où il peut être désiré autant qu’appréhendé.
Quant à la bise public, la bise de tous les jours, rituel journalier, elle ne s’effectue pas envers tout le monde. On va rarement spontanément offrir ses joues à un.e parfait.e inconnu.e dans la rue pour lui dire bonjour. D’après Dominique Picard, psycho-sociologue, “la salutation est ce que l’on appelle une reconnaissance identitaire, une façon de dire à quelqu’un qu’il n’est pas un inconnu, qu’il fait partie de notre sphère de connaissance. C’est une reconnaissance dont on a besoin pour se sentir exister aux yeux des autres”. En France, on est habitué à se toucher pour se saluer, enfin certaines personnes, ce sont des rituels dans des rituels. Quand on commence à faire la bise à quelqu’un, on maintient ce contact rituel, car le briser ou l’arrêter peut changer les relations.

Quand on voyait déjà la spontanéité de la bise s’estomper envers les personnes que l’on ne connaît pas trop, celle-ci risque de disparaître dans ce monde d’après, du moins pour un temps. Les rituels de salutation sont en mutation et on voit de nombreuses alternatives aux bisous éclore un peu partout. Effectivement, on se met facilement à l’idée que faire la bise ne permet pas de respecter le mètre de distance réglementaire et le virus peut vivre sa vie comme il veut d’une joue à l’autre, ou d’un masque à l’autre…

Doit-on dire adieu à nos embrassades familières ? La peur de se faire contaminer viendra-t-elle à bout de notre bise ?

Il est vrai que les contacts seront plus limités et craintifs en public, le COVID-19 a fait d’autrui un ennemi, un possible danger, la menace de la contamination. Cette crainte va-t-elle perdurer par-delà la pandémie ? En tous cas, on n’imagine mal un monde sans embrassades, sans bisous. En France notamment, cela changerait drastiquement notre rapport aux autres, nous serions des humains différents. Cependant si de nouvelles habitudes s’installent dans nos vies lors de cette transition, elles se verront sûrement maintenues par la suite.

Évidemment, la bise – joue contre joue agrémentée d’un petit claquement de lèvres ou pour les plus entreprenant.e.s de lèvres baveuses – ne disparaîtra pas, enfin elle se maintiendra entre proches, ami.e.s et dans la famille comme geste primordial de la tendresse mais dans le domaine public ou professionnel, la distanciation sociale a certainement signé son arrêt de mort. En ces temps de post-confinement, on ne sait pas trop comment se comporter, doit-on ou non faire la bise ? On est dans un inconfort extrême, voire parfois un malaise. On aimerait faire la bise à quelqu’un aussi innocemment qu’avant mais par peur de se voir rejeter par un « non je ne fais pas la bise » franc, on passe pour un.e malpoli.e. Il est tout de même nécessaire de garder une reconnaissance envers autrui, même si cela ne passe plus par la bise, afin de ne pas l’exclure, de ne pas se séparer, se distancier.
Tant que l’amour et la tendresse se mêleront de nos relations, les bisous seront toujours au rendez-vous car ils sont une manière d’exprimer notre reconnaissance et notre affection.
Non le test au COVID-19 ne rentrera pas comme geste inévitable avant tout baiser, sensuel ou non au même titre que le test VIH.
Non les amant.e.s ne s’aspergeront pas la bouche de gel hydroalcoolique après chaque fusion de langues. On pourrait imaginer une société où les baisers se raréfieraient mais ils prendraient de fait un caractère on ne peut plus particulier, témoignage d’une confiance sans égal. Peut-être retrouvera-t-il de son essence sacrée et exceptionnelle qu’il avait au Moyen-Age ? Qui sait ?

Quelque changement qu’il se produira, nous nous adapterons. De toute manière cette période ne sera pas sans conséquences sur notre société, tant au niveau individuel que collectif.

En tout cas moi, je t’embrasse fort et te dis un dernier adieu. Je bise la Gazette Saucisse.

Anjela (illu. d’ Aerouann)

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