Archives mensuelles : juin 2019

Toujours debout : nouvelle

La lance plantée dans le sol, j’ajuste ma prise sur le bouclier. Pour obtenir un semblant de soulagement, je glisse douloureusement ma main droite entre ma joue et le bord du casque qui me comprime l’oreille, puis secoue violemment la tête de gauche à droite. Cette manœuvre est moins utile pour l’arrangement de ma tenue que pour raffermir mon agressivité émoussée par l’attente et les préparatifs de la bataille. Elle est enfin imminente. Je me hisse sur la pointe des pieds et m’appuie sur ma lance pour prévenir une chute qui, facilitée par l’armure, n’en serait pas moins embarrassante au milieu de mes parents et compagnons. Enfin, je tords difficilement la tête vers la gauche, prenant garde à ne pas frapper mon voisin avec un bouclier que j’ai bêtement pris le soin d’accrocher à mon bras avant de faire l’histrion. Je constate ainsi vaguement que nos lignes, finissant de prendre leur forme, s’étendent à perte de vue. Confiant mais gêné de m’être attiré, par cet élan de curiosité, quelques bienveillantes moqueries de mes aînés, je me remets en place, regarde du coin de l’œil mes plus proches voisins et, voyant qu’ils sont déjà prêts à se battre, je reprends en main ma lance à la hampe râpeuse et regarde, comme eux, vers l’avant. J’ai, malgré mon assurance, un léger frisson en apercevant les rangs ennemis, aussi larges que les nôtres et hérissés d’arcs sournois.

Les ordres de Callimaque nous parviennent et, emporté par le mouvement global, j’avance. L’ennemi est loin ; je ne sais si notre rythme de marche, aussi soutenu, vient d’un ordre donné lorsque je n’écoutais pas ou tout simplement de notre volonté commune de broyer les Perses le plus brutalement possible. Ces derniers, initialement à sept stades selon ma rapide estimation, sont de plus en plus proches. Notre phalange accélère ; nous passons d’un pas rapide à la course et je trébuche maladroitement lors du changement de rythme. Les flèches commencent à pleuvoir et j’ai pris un léger retard. Je me précipite donc et dépasse mes deux voisins au moment où ils sont touchés par la troisième salve. Le regard, la volonté et les armes vers l’avant, je me rue sur les Perses dont l’orgueilleuse impudence semble se détériorer à mesure que nos pointes se rapprochent de leurs poitrines.

Celui qui me fait face ne paraît ni robuste ni confiant. La violence du choc est toutefois rendue étourdissante par ma vitesse. Ni son bouclier dérisoire, ni sa misérable pique, ni sa cuirasse médiocre ne peuvent lui sauver la vie et ma lance s’enfonce dans sa chair alors qu’il est soulevé vers l’arrière et que je manque de perdre ma prise sur mon arme. A cet instant, je me ressaisis et prends conscience de mon environnement. Mon élan démesuré m’a fait plonger dans la masse ennemie devant mes compagnons, dont certains, tombés, ralentissent les autres. Les aînés, moins dynamiques que les premiers rangs, ont un retard considérable. C’est donc entre la panique et la rage que je dégage ma lance en reculant puis me heurte de toutes mes forces, bouclier en avant, contre les Perses à ma gauche qui ont cru pouvoir me contourner. Je leur donne de multiples coups de lance sans force ni précision qui leur permettent de me l’arracher. Alors que des ennemis s’approchent du côté droit, je dégaine ma futile machaira en frappant à nouveau de mon bouclier sur la gauche. Je ressens une grande satisfaction en constatant, une fois mon bouclier abaissé, que quelques Perses, étourdis par ce coup, trébuchent maladroitement vers l’arrière. En toute logique, je lève mon épée et me précipite inconsciemment vers la droite.

Mes adversaires sont presque aussi déstabilisés que moi lorsqu’ils se font transpercer de part en part, devant mes yeux ébahis, par les lances de mes sauveurs dont j’avais oublié la présence. Je rentre donc, désorienté, dans les rangs. Une fois dans l’unité protectrice de la phalange, j’avance dans le mouvement et écrase l’ennemi sans effort, guidé par le courant. Les Perses cherchent alors leur salut dans la fuite. Callimaque, le beau combattant, nous empêche de les poursuivre. En effet, le centre de notre formation, en grande difficulté, nécessite qu’on le renforce. Nous remarquons que les Platéens, à notre aile gauche, ont eux aussi mis l’ennemi en déroute avec une efficacité surprenante. Comme nous, ils fondent donc sur le centre de l’armée perse. Nous ne pouvons pas rapidement atteindre les ennemis restants qui, ayant conscience de l’imminence de l’encerclement qui précipiterait leur mort, battent en retraite comme tous leurs semblables.

Nous reformons nos lignes et poursuivons les Perses vers leur campement et leur cavalerie qui les y rejoint. Nous savons que malgré ces maints renforts et ces vains efforts, nous avons déjà gagné. Nous traversons leur campement que des esclaves s’empressent déjà de piller et les rencontrons juste derrière. Ils semblent essayer de se revigorer et de retrouver espoir. Leurs légendaires archers, leur redoutable cavalerie, leur armée invaincue, nous n’en voyons qu’une masse fragile et terrifiée. Ainsi nous ne rencontrons après quelques instants de réel combat que des fuyards que rien ne nous empêche de poursuivre. Nous sommes toutefois, après plusieurs heures de combat, nous aussi fatigués. A maintes reprises, je n’échappe que de justesse aux fourbes pointes avides de sang.

Enfin, pour pourchasser les groupes épars, les phalanges se dispersent mais nous restons auprès de Callimaque, notre sage polémarque, que nous protégeons alors qu’il nous mène au combat avec ardeur. Sous ses ordres, nous suivons des fuyards longeant la côte dont l’air turbulent et iodé nous rappelle la proximité. Là, les Perses, ayant rejoint des navires, commencent à embarquer tout en se protégeant des rares Grecs qui sont déjà arrivés. Une fois de plus, confiants en notre supériorité, nous courons vers l’ennemi et, emporté par mon excitation, je m’élance en tête. La mêlée est confuse et rapidement, épuisé, la sueur inondant mon visage et grattant sous la cuirasse, je perds mon assurance et j’essaie davantage de survivre que de tuer. Au milieu du combat, une trirème part.

Dans les deux camps, les soldats se tournent, les uns après les autres, vers cette scène impressionnante : un hoplite accroché au bord du navire refuse de le laisser fuir. Constatant ce danger mineur, un Perse imposant s’empare d’une énorme hache. Il la lève au ciel et la laisse retomber avec fracas. Elle s’enfonce dans le plat-bord du bateau, tranchant net le poignet gauche du Grec. Il bascule sur la droite mais tient fermement de sa main restante. Le Perse, déconcerté par cet effort inhumain, retire laborieusement son arme du bois, la remonte au-dessus de sa petite tête puis la laisse à nouveau tomber sur le deuxième bras de l’hoplite. Ce dernier chute dans la mer agitée, rugissant de rage et essayant vainement de se rattraper avec des moignons sanglants.

A cet instant, une clameur de victoire s’élève chez les Perses et, alors que nous sommes encore abasourdis par ce spectacle, ils nous attaquent avec une ardeur restaurée. La pointe acérée d’une pique profite de la surprise pour se planter dans ma cuisse. La douleur est aiguë, inattendue et je tombe à terre, vulnérable. Je me fais traîner en arrière, hors de la mêlée, par mes aînés alors que Callimaque et quelques hoplites retiennent les Perses. Le soleil, notre nombre et notre moral étant trop bas pour continuer le combat, nous battons tous en retraite et laissons les ennemis nous échapper. Alors que nous rentrons au campement, je m’arrête et me retourne pour observer amèrement le départ des Perses.

Je ne le vois pas. Je ne vois que Callimaque. Callimaque, le grand polémarque, se tient seul, debout, face à l’ennemi. Callimaque, sage, serein, impassible et immobile, fier vainqueur au calme olympien. Callimaque, notre commandant, s’élève plus haut que tous, les pieds au-dessus du sol, bercés par le vent, la tête humblement penchée vers le bas dans un recueillement imperturbable. Callimaque, seulement retenu sur terre par de minces entraves, minces comme des fils de marionnette, fixées sur tout son corps, minces comme de petites piques perses, misérables, fourbes. Sournoises, dissimulatrices et trompeuses. Callimaque, sauveur de ma vie, des Athéniens et des Grecs, a vaincu et ne mourra jamais.

Ernest Talon

(image de Pascal Talon)
ps : cette nouvelle a reçu le quatrième prix du concours national de la nouvelle Jacqueline de Romilly 2019, catégorie lycée

Lumina nocte : nouvelle

C’était un moment d’accalmie. La neige, voile glacé déposé sur la terre, avait tout enveloppé de coton. Les battements des cœurs serrés dans la tranchée formaient une pulsation disparate. Ensemble, ils rythmaient le pouls de l’hiver. Leurs membres fourmillaient, leurs mains se craquelaient, leurs visages se couvraient de plaques rouges. La bise les prenait à la gorge, éteignant leurs voix et les quelques lueurs qui éclairaient leurs yeux fatigués. Aucun bleu horizon n’arrête le gris du vrai froid.

La course d’un rat sur la terre morte rompit brièvement l’immobilité. Dans la lumière de l’aube, on ne voyait qu’une forme floue se faufiler entre les sacs de toile et les équipements inutilisés. L’animal disparaissait par intermittence dans la fumée qui s’élevait de la terre endormie. Les hommes, engloutis dans leur torpeur, le regardaient passer sans bouger.

André non plus ne réagit pas quand la bête effleura son godillot. Il parvenait à peine à cligner des yeux, ses cils étaient gelés par le givre. Il avait pleuré. À ses pieds gisait une lettre décachetée, déjà froissée par les multiples lectures, salie par le passage des doigts sur les pages. Marie lui manquait. Elle lui manquait terriblement. Il regrettait tout ce que la lettre ne pouvait lui dire, le son de sa voix, l’odeur de son cou, le grain de sa peau. Il regrettait l’été 1913, les jours de leur mariage, ses longs regards à elle dans la moiteur provençale, leurs mains qui ne savaient comment se rencontrer. Et qui savaient, finalement. Toutes leurs trouvailles inattendues. Toutes ces douceurs qui paraissaient si loin maintenant, sur le sol dur d’une tranchée glacée, dans l’attente perpétuelle de la prochaine menace. André mourait chaque jour de ne pouvoir y retourner, la retrouver, guetter le soleil loin d’ici. Rien aujourd’hui ne semblait plus plaisant que ces après-midis de langueur. Le calme avant la tempête.

Marie lui avait écrit. Ses courriers étaient trop rares, trop succincts, mais ils étaient là, gardés tout près du cœur comme des poèmes, pour l’aider à s’endormir quand les images ressurgissaient. Deux ans plus tôt, tout cela était impensable. Depuis, il avait tué des hommes, et il ne s’était pas retourné sur leurs corps. Il n’avait pas vu leurs visages avant qu’ils ne tombent. Il n’avait pensé qu’à courir, à sauver sa vie, et maintenant leurs silhouettes fantomatiques visitaient ses nuits agitées. Peut-être ces soldats étrangers avaient-ils eux aussi reçu des lettres, gardées dans la doublure de leur veste comme des promesses de retour. Peut-être avaient-ils écrit d’autres maux à leurs amantes. Elles ne sauront jamais.

André serra encore la lettre de Marie contre son ventre, lovée contre les quatre autres. Celles-là ne peuvent partir en fumée. Tant qu’il ne l’a pas revue, ces lettres sont elle. S’il les perd, il perd son amour. Mais il ne les perdra pas. Il la reverra. Il ne peut en être autrement. Leurs moments de joie silencieux, leurs petits bonheurs ne peuvent rester orphelins. L’enfant qu’ils n’ont pas encore non plus.

Les mains d’André se relâchèrent tandis qu’il sombrait dans un état de semi-conscience. Les fentes de ses yeux mi-clos laissaient voir de sombres volutes. L’épuisement le gagnait. Perdu dans son délire, il dessinait du bout des lèvres les contours des mots de Marie qu’il connaissait déjà par cœur. Il l’entendait chanter les vers de Catulle, qui avaient bercé leurs jeunes amours. La lettre en était un écho aussi beau que douloureux. « Car chaque fois que je t’aperçois, Lesbie, je n’ai plus de voix dans la gorge, une flamme subtile se répand dans mes membres, mes oreilles tintent de leur propre bourdonnement, mes deux yeux sont aveuglés par la nuit. ». Tandis que l’aurore valsait avec les derniers lambeaux de brume, le jeune homme sentait s’élever son corps ankylosé. Les mots du poète et ceux de l’amante s’étreignaient, l’emmenaient au-delà du gouffre putride. Il ne sentait plus que la légèreté de Marie, les rubans flottant autour de ses hanches, son pas aérien. Et les vagues sous ses yeux au lendemain de leurs courtes nuits. Et tout ce qu’ils s’étaient promis.

Plus les minutes passaient, plus le corps d’André s’enfermait dans un cocon de marbre. Le froid serrait autour de lui ses lèvres blanches dans un sombre baiser. Il voulait rester avec elle, au creux des bras aimés. Ne plus jamais affronter la guerre et son vacarme et ses orages et ses grandes boucheries. Et la rejoindre.

Une détonation sourde vit voler en éclats l’armure de sa rêverie. Le feu pleuvait sur eux en lames acérées. Rien n’avait laissé présager cette attaque. La tranchée s’éveilla en quelques instants. Les corps se heurtaient dans la panique, le chaussures mordaient le givre frais. Autour des soldats rougeoyaient mille menaces de mort, qui fendaient le ciel rose dans des grondements lugubres. Tandis que tout s’agitait autour de lui, André ne bougeait pas un cil. Le regard absent, il aurait tout donné pour replonger dans sa torpeur, ignorer les rugissements autour de lui. Le silence sépulcral semblait mille fois préférable à l’enfer qui s’abattait sur eux. Il considéra un instant l’idée de rester prostré, attendant un réveil plus doux. Les paupières closes, il se laissait doucement replonger dans une apathie dont, cette fois, il était sûr de ne jamais sortir. Cette perspective était si apaisante. Partir vers le large et s’éteindre comme on s’endort.

Il s’imaginait sur un bateau. C’est là qu’il aurait voulu mourir. Dans les bras d’une mer calme, le souffle tranquille, les lèvres de Marie sur son front dans un ultime baiser. Et pour derniers mots, encore ces vers de Catulle pour promettre de l’aimer toujours.

Les yeux du jeune homme se rouvrirent brusquement. Cette dernière pensée l’avait secoué de part en part. Il regretta aussitôt de s’être abandonné au désespoir. À présent, le visage de sa bien-aimée flottait devant ses yeux. Elle était belle comme une muse. Elle était toujours vivante là-bas, et elle l’attendait. Elle ne l’attendrait pas toujours. Il ne pouvait l’imaginer danser avec un autre homme comme ils l’avaient fait tant de fois, leurs chaleurs entremêlées, leurs yeux brillants d’alcool, leurs bouches sucrées offertes. Il refusait de la voir accepter le baiser d’un inconnu, ses larmes de veuve taries par les années. « Il me semble être l’égal d’un dieu, il me semble, si c’est permis, surpasser les dieux celui qui, assis en face de toi sans cesse te regarde et t’écoute rire doucement». Alors André se leva.

Son incertitude n’avait duré que quelques instants. Les hommes s’agitaient encore autour de lui dans un ballet mortuaire. Les armes s’entrechoquaient, l’odeur de la poudre faisait monter des larmes à leurs yeux engourdis. André s’équipa tandis que son sang recommençait à courir dans ses veines. Ses membres étaient gauches à force d’immobilité, pourtant il fut prêt en moins d’une minute. Avec lui ne restaient que deux garçons terrorisés, qui semblaient hésiter à se lancer dans la bataille. André les détailla d’un regard. Aucune ombre ne brunissait leurs joues faméliques. Ils devaient être tellement jeunes. Le soldat chassa le renoncement qui le gagnait et s’élança, encadré par leurs deux silhouettes tremblotantes. Très vite, il les perdit de vue dans le chaos qui régnait. Les coups de feu répondaient à la pluie d’obus dans une symphonie frénétique, à laquelle s’ajoutaient des cris venus de toutes parts. André trébucha sur plusieurs corps inanimés et, refusant de s’arrêter pour eux, il sortit en trombe de la tranchée. Comme chaque fois, son ventre se tordit d’horreur. En un an, jamais il ne s’était habitué à cette vision infernale. Jamais il ne s’y habituerait. Ravalant la bile qui lui entravait la gorge, il résolut de ne pas dévier de sa trajectoire, et se mit à courir.

Il sut très vite que cette fois était différente. L’air était saturé d’une pesanteur inhabituelle, comme l’heure d’avant l’orage. Il voyait l’horizon danser, se contorsionner dans la touffeur de la mitraille. Le vacarme s’amalgamait en un essaim d’abeilles contre ses tympans. Le monde semblait s’être ralenti en une seconde interminable. André courait, la respiration hachée, il courait sans relâche, incapable de se défaire de sa terreur. Plus il avançait, plus il lui semblait que chaque pas serait le dernier. Cette course en enfer avait un goût de dernière fois.

À aucun moment André ne se retourna. Son Eurydice était loin, et il portait leur amour tout contre sa poitrine. Il se récitait encore et encore la lettre. Il goûtait chacun de ses mots comme un dernier délice. Le goût de la poudre tapissait son palais, ses poumons s’emplissaient d’un souffle fuligineux. Mais il ne pensait qu’à celui de Marie, à leurs respirations entrelacées. « Je n’ai plus de voix dans la gorge ». Il sentit à peine l’éclat d’obus qui s’enfonçait au creux de sa poitrine. Il se rappelait ses mains qui caressaient le haut de son ventre, l’embrasement sous son épiderme. « Une flamme subtile se répand dans mes membres ». Il n’entendit même pas le second obus qui s’abattait à quelques pas, fauchant ses jambes et le précipitant violemment à terre. Seuls résonnaient les murmures langoureux de Marie, toutes les fois où elle lui avait susurré son amour. « Mes oreilles tintent de leur propre bourdonnement ». Et tandis que la vie le quittait doucement, il ne prêtait pas attention à la douleur qui irradiait ses membres. Alors qu’il disparaissait lentement du monde et que tout devenait noir, il ne pensait plus qu’aux doigts de Marie, posés sur ses yeux pour qu’il puisse trouver le sommeil. « Mes deux yeux sont aveuglés par la nuit ».

Gaïdig

(image libre de droit : Champ de boue après la bataille de Passchendaele. Belgique, novembre 1917. Ministère de la défense nationale. Bibliothèque et Archives Canada. www.flickr.com)
ps : cette nouvelle a reçu le deuxième prix du concours national de la nouvelle Jacqueline de Romilly 2019, catégorie lycée

30 ans après Tian’anmen, quand la mémoire s’efface

Si vous êtes nés après les années 1990, cet événement ne vous dit sûrement rien, alors éclaircissons un peu tout cela.

Il y a trente ans, en avril 1989, des étudiants, intellectuels et ouvriers chinois descendaient manifester sur la place Tian’anmen à Pékin. Ils dénonçaient la corruption et demandaient des réformes politiques et démocratiques. Rapidement, le mouvement s’étendit dans les principales grandes villes. Le mouvement dura jusqu’au 4 Juin, date où le gouvernement chinois fit intervenir l’armée pour mettre un terme aux contestations. En découla une violente répression qui fit entre des centaines et des milliers de morts et mit fin à l’espoir d’une Chine plus démocratique.

Une contestation populaire

Peu après les événements, le gouvernement chinois s’est empressé de procéder à l’arrestation massive des personnes ayant participé ou étant favorables au mouvement. Les réseaux et médias internationaux, ayant pourtant disposé d’une grande liberté pendant le mouvement, se virent censurés et enfermés, les journalistes étrangers furent expulsés et le gouvernement prit le contrôle total de la couverture médiatique de l’événement. Malgré ses efforts pour masquer l’affaire, celle-ci fut très médiatisée et de nombreuses informations et images fuitèrent, notamment la célèbre photo de Tankman, un homme à l’identité toujours inconnue, faisant face à une rangée de chars.

L’épisode reçut de nombreux échos en Occident et nourrit une image ternie de la République Populaire de Chine auprès de l’opinion mondiale. Par ailleurs, les EU et la communauté européenne répondirent en posant un embargo sur les ventes d’armes à la Chine.

Cette manifestation permit au gouvernement chinois de resserrer drastiquement sa politique autoritaire en réprimant en totalité toute opposition et idée démocratique. Depuis ces événements, aucune remise en cause du pouvoir n’est plus tolérée. L’affaire fut vite enterrée et une vague d’épuration plus fine fut organisée afin d’éradiquer toute possible révolte. Celle-ci continue encore aujourd’hui.

L’événement fut peu à peu minimisé et la Chine put regagner sa popularité grâce à de nouvelles réformes économiques, les dirigeants responsables de la répression furent peu à peu remplacés, engloutissant insidieusement les traces de l’événement.

L’embargo, toujours d’actualité, est la cause de nombreux désaccords entre les pays de l’UE. Il s’est par ailleurs beaucoup relâché, de pair avec la pression de l’opinion publique mondiale, qui est rapidement passée à autre chose.

Le Parti s’est attelé, ces dernières années, à effacer toute trace de cette manifestation dans une véritable traque, encore d’actualité. Pour s’installer en Chine, les géants Google et Yahoo ont dû adapter leurs programmes en fonction des demandes du gouvernement, empêchant toute recherche « dérangeante » et allant jusqu’à bloquer les recherches à l’approche du 4 Juin.

Des programmes furent créés pour traquer toute mention de l’événement afin qu’elle soit immédiatement effacée.

Le contrôle de l’information

La moindre information qui vient de l’étranger est contrôlée, et rien n’est laissé de côté. Le gouvernement chinois reste ferme sur sa position, il « a agi avec détermination pour calmer la tempête politique de 1989, et a permis à la Chine de profiter d’un développement stable », la répression militaire fut justifiée comme étant nécessaire au maintien de l’ordre public. Et il ne déroge pas à la règle : la place Tian’anmen est ainsi étroitement surveillée à chaque anniversaire du 4 juin pour éviter toute commémoration.

A l’anniversaire des vingt ans de la manifestation, en 2009, la population chinoise a réclamé l’ouverture d’une enquête et d’un débat, des réponses étaient attendues, de nombreuses pétitions furent signées, notamment à l’encontre des Mères de Tian’anmen, une organisation fondée par une mère ayant perdu sont enfant lors de la répression, mais aucune des tentatives pour ressortir l’affaire ne fut concluante.

Toutes les fuites d’informations furent supprimées, et de nombreuses personnes arrêtées.

Aujourd’hui, l’événement ne subsiste qu’à travers des rumeurs, de bouche à oreille, car la nouvelle génération ne l’étudie pas dans les manuels scolaires, Ni sur Internet car toute tentative de commémoration sur les réseaux est également presque impossible, les moyens développés par le gouvernement pour les empêcher sont considérables.

Les manifestations de Tian’anmen ne font plus partie de l’Histoire chinoise, toutes les archives furent détruites et le Parti s’applique à diffuser qu’il ne s’est rien passé à cette date, exceptée la version officielle qu’il en donne.

La jeunesse chinoise est totalement sous contrôle et tout contact avec l’étranger est minutieusement surveillé. La majorité des jeunes ne savent pas ce qui s’est réellement passé et sont maintenus dans l’ignorance par la crainte de la répression, ils n’ont pas le droit d’en parler, c’est interdit, sous peine d’emprisonnement.

La nouvelle génération est donc totalement endoctrinée par les «vérités» du Parti, auquel une grande partie adhère. En 2009, Deng Xiaoping, ancien président chinois, explique officiellement qu’« un petit nombre d’émeutiers, pour l’essentiel des repris de justice et des chômeurs mécontents, avaient attaqué les soldats venus mettre de l’ordre sur la place Tian’anmen, et que l’armée avait dû se défendre », les manifestations ayant été déclenchées par des « contre-révolutionnaires », manipulés par des forces étrangères, elles menaçaient la stabilité du pays, la répression était donc un devoir de sécurité nationale d’après le Parti. Il rétorqua également qu’aucun mort n’avait été déclaré et que les victimes n’étaient pas des étudiants.

Une grosse épuration culturelle constante s’applique en Chine. Ce sont quelques 150 films interdits par an, 32 millions de livres de contrebande et 2,4 millions de vidéos et cassettes audio saisis. Le Parti Communiste Chinois a réussi en trente ans à rendre un événement majeur totalement mineur. On ne connaît pas aujourd’hui le nombre de victimes.

Cependant, malgré les interdictions, le souvenir des événements subsiste dans l’esprit de millions de Chinois et certains bravent les autorités en essayant tant bien que mal de contourner la censure tant sur les réseaux sociaux que sur les médias. Des dissidents, rescapés de 1989 et exilés en France et aux Etats-Unis (près de 800) font force d’opposition à l’étranger et continuent la lutte sans baisser les bras, convaincus qu’il existe encore une lueur d’espoir.

Les commémorations de l’événement ne sont possibles qu’à Taiwan, hors Chine continentale, à Hong Kong, où chaque année, des milliers de personnes se réunissent pour célébrer l’anniversaire du massacre. Cette année particulièrement, pour les 30 ans.

A la veille du trentième anniversaire du 4 juin, la tension est à son comble et les autorités sont sur leurs gardes. Le gouvernement chinois a commémoré le 4 mai dernier, les cent ans d’une autre manifestation étudiante, celle-ci à l’encontre du gouvernement prédécesseur de Mao et donc favorable au Parti. Notons tout de même que, déjà en 1919, les étudiants, descendus également sur la place de Tian’anmen aspiraient à plus de démocratie, la commémoration n’a pas mis ces revendications en exergue.

A ce jour, le gouvernement chinois ne compte pas en faire de même pour les manifestations du printemps 1989. Le déni sera-t-il encore une fois toléré après les commémorations de mai ? Le gouvernement pourra-t-il se permettre d’omettre d’évoquer l’événement ?

Combien de temps encore avant que le gouvernement assume les actes commis ?

Anjela (dessin de Teïla)